La France de Maigret - Normandie : version imprimable

    

Maigret en Normandie

Simenon à Fécamp

En 1928, enthousiasmé par le tour de la France qu'il vient de boucler sur les canaux et cours d'eau à bord d'un petit esquif, le Ginette, Georges Simenon, qui écrit encore des romans populaires sous divers pseudonymes, veut vivre une expérience plus intense encore. Connaître la pleine mer. Sitôt rentré à Paris, il se précipite dès l'automne à Fécamp et commande aux chantiers Georges Argentin, situés à l'époque sur le quai sud du bassin de Freycinet, un cotre robuste comme ceux des pêcheurs du Nord. Simenon sait ce qu'il veut, le plus souvent il viendra à Fécamp surveiller la construction et discuter avec Argentin : son bateau jaugeant 7,30 tonneaux doit être en chêne et capable d'embarquer au moins quatre passagers : sa femme Régine, Boule, sa servante-maîtresse née tout près à Bénouville, son chien Olaf et lui. Début mars 1929, fier comme un capitaine, Simenon quitte Fécamp et va baptiser son bateau tout neuf l'Ostrogoth à Paris. Bateau mythique : c'est à son bord qu'il va bientôt créer le célèbre personnage du commissaire Maigret. Expérience capitale : le jeune romancier va vivre près de trois ans sur l'eau, libre, nomade, collectionneur d'expériences et d'atmosphères. C'est-à-dire lui-même.

Maigret en Normandie - Extraits

Au Rendez-vous des Terre-neuvas

Il y eut une note grêle, du côté de la falaise, l'horloge de la Bénédictine qui sonnait une heure.
Maigret marchait vers l'Hôtel de la Plage, les mains derrière le dos, mais, à mesure qu'il avançait, son pas devenait plus lent et il finit par s'arrêter tout à fait, au beau milieu du quai.
Devant, c'était l'hôtel, sa chambre, son lit, un ensemble paisible et rassurant.
Derrière... Il se retourna. Il revit la cheminée du chalutier qui fumait doucement, car on avait allumé les feux. Fécamp était endormi. Il y avait une grande flaque de lune au milieu du bassin. La brise se levait, arrivait du large, presque glacée, comme l'haleine de la mer.
Alors Maigret fit demi-tour, lourdement, à regret. Il enjamba à nouveau des cordage lovés aux bittes, se retrouva debout au bon du quai, les yeux braqués sur l'Océan.
Ses yeux étaient tout petits, sa bouche me traçante, ses poings au fond des poches. C'était le Maigret solitaire, mécontent replié sur lui-même, qui s'obstine, sans souci du ridicule.
La marée était basse. Le pont du chalutier était à quatre ou cinq mètres en dessous du niveau du sol. Mais une planche avait été jetée du quai à la passerelle de commandement. Une planche mince, étroite.
Le bruit du ressac devenait plus distinct. Le flux devait commencer, tandis que l'eau blanchâtre rongeait peu à peu les galets de la plage.
Maigret s'engagea sur la planche qui forma un arc de cercle quand il pesa en son milieu. Ses semelles crissèrent sur la passerelle de fer. Mais il n'alla pas plus loin. Il se laissa tomber sur le banc de quart, face à la roue du gouvernail, au compas duquel pendaient les grosses mitaines de mer du capitaine Fallut. Ainsi des chiens viennent se camper, maussades, obstinés, devant un terrier où ils ont flairé quelque chose.

Pietr le Letton

La gare de La Bréauté où, à sept heures et demie du matin, le commissaire Maigret quitta la grande ligne Paris-Le Havre, lui donna un avant-goût de Fécamp.
Un buffet mal éclairé, aux murs sales, avec un comptoir où moisissaient quelques gâteaux secs et où trois bananes et cinq oranges essayaient de faire une pyramide.
Ici, on sentait plus violemment la tempête. La pluie tombait à seaux. Pour aller d'une voie à l'autre, il fallait patauger dans la boue jusqu'aux genoux.
Un vilain petit train, fait de wagons de rebut. Des fermes mal dessinées dans le petit jour blême, à demi effacées par les hachures de pluie. Fécamp ! Une odeur compacte de morue et de hareng. Des monceaux de barils. Des mâts derrière les locomotives. Une sirène qui mugissait quelque part.
- Le quai des Belges ?
C'était tout droit. Il suffisait de marcher dans les flaques visqueuses où scintillaient des écailles de poissons et où pourrissaient leurs viscères. Le photographe d'art était en même temps boutiquier et dépositaire de journaux. Il vendait des suroîts, des vareuses rouges en toile à voile, des cordages de chanvre et des cartes postales de nouvel an.
Un homme chétif et décoloré, qui appela sa femme à la rescousse dès que fut prononcé le mot police. Et elle, une belle Normande, regardait Maigret dans les yeux, semblait le provoquer.